Debdou, la « Séville marocaine » : histoire et origine des Juifs de Debdou

montage photos

Une présence antérieure aux Mérinides

Avant même que Debdou n’entre dans l’histoire écrite, la tradition orale recueillie sur place par l’officier-interprète Nehlil au début du XXe siècle affirme que la vallée était peuplée de trois groupes : les Beni Merin, les Beni Ghoumrassen, et les Juifs — ces derniers présentés comme « les plus anciennement établis dans la région », sédentaires, quand leurs voisins vivaient encore sous la tente en semi-nomades¹. Cette tradition, reprise par Nahoum Slouschz², situe donc une présence juive dans la Gada antérieure à la fondation politique de Debdou par les Mérinides, sans qu’aucune source écrite ne permette d’en préciser la date. Slouschz rattache cette ancienneté au voisinage du centre judéo-berbère de Djeraoua (fondé vers 695) et à des traditions faisant état d’anciens établissements juifs aujourd’hui disparus dans les Beni Snassen et les Beni bou Zeggou².

L’arrivée des exilés de Séville (fin du XIVe siècle)

L’événement fondateur le mieux documenté reste l’arrivée de réfugiés juifs espagnols après les persécutions qui culminèrent en 1391. La tradition locale, transmise notamment par le rabbin Eliyahou Marciano dans son Yahas Debdou (Jérusalem, 1996), raconte qu’un petit groupe originaire de Séville — une dizaine de familles, pour la plupart des cohanim — trouva refuge à Debdou sous la conduite de Rabbi David Hacohen. Manquant d’eau, celui-ci aurait frappé le rocher de son bâton après avoir prié, faisant jaillir une source toujours connue aujourd’hui sous le nom d’Aïn Sbylia / Aïn Sévilla, « la source de Séville »³. C’est autour de cette source que se serait constitué le quartier juif.

Plusieurs documents communautaires anciens confirment cette mémoire d’origine : une lettre de Rabbi Yossef Cohen-Scali aux rabbins de Fès affirme que « près de cent ans » plus tôt, « nos ancêtres (cohanim) quittèrent Séville » ; un autre texte évoque « la communauté de Séville qui se trouve à Debdou » suivant le minhag (coutume) des megourachim (exilés) ; un document daté de 1721 mentionne explicitement la « synagogue de la ville de Séville », dite Synagogue Sabban³. Nahoum Slouschz relève lui aussi la présence d’« Aïn Sévilla » près du cimetière juif comme indice matériel de cette origine, ainsi que les traits physiques, les usages et le fonds espagnol des coutumes des Cohen Scali, qu’il distingue de ceux des Juifs de l’Atlas et du Sahara².

Une seconde grande famille, les Marciano, tiendrait son nom de la ville de Murcie, en Andalousie ; selon la tradition rapportée par Marciano, elle se serait d’abord fixée à Tedliset (Aïn Tédelès), près de Mostaganem, avant de rejoindre Debdou³.

Le siècle mérinide : Debdou capitale et terre d’accueil (XIIIe–XVIe siècle)

Selon l’Encyclopédie berbère, la première mention écrite de Debdou remonte au XIIe siècle et est liée à l’ascension mérinide : le fondateur de la dynastie, Abd el-Hakk, confia Debdou et sa région à la tribu des Beni Ourtajjin, chargée de tenir la frontière face aux Abdelwadides de Tlemcen⁴. La ville souffrit à plusieurs reprises des incursions tlemcéniennes, notamment en 1364 sous Abou Hammou Moussa II⁴,³.

C’est un siècle plus tard, sous le gouverneur mérinide Mohammed III (1485–1513), que Debdou connaît son développement urbain majeur : il fait fortifier le quartier de la Kasbah, construire la grande mosquée — et, selon l’historien H. Terrasse cité par Marciano, « invite des étrangers [à venir la peupler], pour la plupart des Juifs andalous »³. Il s’agit vraisemblablement de Juifs andalous déjà installés depuis quelques décennies à Fès ou Tlemcen, familiers du mode de vie nord-africain, et appelés à constituer le noyau fondateur des quartiers le long de la rivière Bourwed³. Le grand rabbin David Hacohen Scali écrira plus tard, dans ses responsa : « C’est un fait connu que la population de Debdou s’est formée à partir d’expulsés d’Espagne »³.

Profitant de l’affaiblissement des Wattassides après 1465, les Beni Ourtajjin de Debdou constituèrent une principauté quasi indépendante, dont l’autorité s’étendit un temps jusqu’aux abords de Taza⁴. Une dynastie locale, issue de Moussa Ibn Hammou, régna sur Debdou de 1430 à 1563 — Mohammed ben Ahmed (1485-1515), dit « Roi de Debdou », en fut le souverain le plus notable³,⁴. Cet embryon d’État ne disparut qu’au milieu du XVIe siècle, lorsque le second sultan saadien, Al Ghalib, y imposa un gouverneur⁴.

Le XVIIe siècle : l’épisode d’Ibn Mechâal et l’exil à Dar Ben Mechâal

L’histoire de la communauté juive de la région se confond ensuite, pendant près d’un siècle, avec celle d’un personnage singulier : le Juif Aaron ben Mechâal, devenu, au milieu du XVIIe siècle — période que les chroniqueurs arabes appellent les « quarante années des troubles » — maître de fait de la kasbah de Dar Ben Mechâal, sur l’ancien domaine des anciens princes de Debdou³. Selon la chronique du rabbin fassi Samuel Ibn Danan (XVIIe siècle), Moulay Er-Rachid, futur sultan alaouite, « massacra, par traîtrise, au moment du Chabbat, le Juif Aaron ben Mechâal qui gouvernait en roi » vers 1664-1666, avant de s’emparer de ses richesses³. Le chroniqueur marocain El-Oufrani confirme cet épisode dans des termes voisins, tout comme, un siècle plus tard, l’auteur français André Chénier, qui évoque « la Montagne du Juif » où « un Juif commandait » et que « les Berbères qu’il avait subordonnés à ses lois le respectaient comme leur souverain »².

Vers 1690, Moulay Ismaïl finit par expulser les Juifs qui habitaient encore Dar Ben Mechâal et détruisit la place forte². C’est précisément ce moment que documente la lettre de Rabbi Yossef ben Shimon HaCohen-Scali aux sages de Fès, l’un des textes communautaires les plus précieux conservés sur cette période : il y relate que ses ancêtres avaient quitté Debdou pour Dar Ben Mechâal environ un siècle plus tôt, qu’on y priait dans une synagogue tenue par la lignée des Cohen-Scali, et que « en l’année 4950 [1690], nous sommes revenus à Debdou sur ordre du roi »⁵. La lettre précise même l’emplacement topographique de la nouvelle synagogue, bâtie en 1697 grâce aux démarches conjointes des familles Cohen-Scali, Marciano et Ben Naim, et rappelle que les Cohen-Scali se réclamaient du « qahal de Séville » tandis que les Marciano venaient d’une autre qasba du Makhzen⁵. C’est, selon toute vraisemblance, le témoignage le plus ancien où des membres de la communauté se désignent eux-mêmes explicitement comme héritiers du « qahal de Séville »⁵.

Les XVIIIe et XIXe siècles : essor, fractionnement en clans, épreuves

La communauté connaît son apogée aux XVIIe et XVIIIe siècles³. Elle se structure alors en plusieurs « tribus » ou clans, chacun disposant de sa ou ses synagogues : les Cohen Scali, se réclamant d’une ascendance sacerdotale aaronide et interdisant traditionnellement à tout Lévite de s’établir plus d’un an dans la ville ; les Marciano ; les Bensoussan, qui font remonter leur lignage à la tribu de Benjamin et à la ville de Tolède, et qui, à la différence des deux premiers clans rivaux, restaient globalement neutres dans les conflits internes ; ainsi que des groupes plus petits (Ben Guigui, Ben Hammou, Marelli, Nissim)²,³. Les tensions entre les « leffs » Cohen Scali et Marciano, en germe depuis la destruction de Dar Ben Mechâal (1680-1690), donnèrent lieu à des conflits récurrents que seuls les tribunaux rabbiniques de Fès, voire de Jérusalem, parvenaient parfois à apaiser, sans toujours y réussir durablement².

Debdou fait alors partie d’un réseau plus large de communautés marocaines, avec Fès comme pôle de référence juridique et intellectuelle : les rabbins de Debdou correspondaient avec ceux de Fès pour trancher des litiges, faire reconnaître des coutumes locales (minhag hamakom) ou faire circuler étudiants et enseignants, sans que cela n’efface l’autonomie et l’identité religieuse propre de la ville, fondée sur son ascendance sévillane revendiquée⁶.

La ville traversa aussi des famines sévères qui vidèrent temporairement le Mellah, notamment en 1779 et en 1807³. Charles de Foucauld, qui visita Debdou en 1883-1884 déguisé en Juif avec l’aide du rabbin Mardochée Abi Sror, en dressa une description restée célèbre, notant que Debdou était « le seul point du Maroc où le nombre de Juifs dépasse celui des Musulmans » : sur environ 2 000 habitants, il en dénombrait alors 1 500 israélites⁷. Foucauld reçut lui-même l’hospitalité chez le père de David ben Ako Marciano³.

Le tournant du XXe siècle : Bou Hamara et l’occupation française (1911)

Au début du XXe siècle, la ville prend fait et cause pour le prétendant Bou Hamara à l’instigation du Juif Doudou ben Haïda, chef des Cohen Scali, qui prend le pouvoir dans la ville avec la confiance du Rogui et devient caïd de l’ensemble de la communauté israélite⁴,⁸. Selon l’Encyclopédie berbère, il profite de la situation pour régler le différend opposant les Juifs d’origine berbère à ceux d’origine andalouse, allant jusqu’à faire massacrer une partie de ces derniers⁴ — seule l’occupation de la ville par les troupes françaises rétablit le calme.

La conquête est précipitée par l’assassinat d’un employé italien au service d’un prospecteur minier français ; Debdou est occupée par les troupes françaises le 5 mai 1911⁹. Nehlil, dans sa Notice sur les tribus de la région de Debdou rédigée peu après, décrit une population de 1 310 Juifs pour 1 200 musulmans en 1910, et une ville alors en proie à l’anarchie, aux razzias intertribales et au blocus périodique du Mellah par les tribus voisines¹.

C’est également dans ce contexte que s’ouvre l’École franco-israélite de Debdou, fondée trois ans avant que l’instituteur Abner Darmon n’y soit détaché en 1918. Le témoignage manuscrit de Darmon, rédigé en 1921 et étudié par l’historien Frédéric Abécassis, offre un rare regard de l’intérieur sur le Mellah à cette période charnière : logement, artisanat, vie religieuse (une quinzaine de synagogues et oratoires), rites du mariage, éducation talmudique des garçons, et tensions avec les autorités françaises comme avec les tribus musulmanes environnantes¹⁰. Le texte, empreint des préjugés coloniaux de son temps, décrit néanmoins avec précision l’intense vitalité religieuse du Mellah — jusqu’à deux nouvelles synagogues en construction lors du départ de l’auteur — et le rôle de l’école dans l’introduction du français comme nouvelle langue d’ouverture pour la jeunesse juive de Debdou¹⁰.

Le déclin démographique et la dispersion (XXe siècle)

Dès le début du XXe siècle, une partie de la population juive quitte Debdou pour des centres où la présence militaire française est plus forte — Taourirt, Berguent — attirée par une plus grande sécurité et un régime jugé plus équitable³. Le tableau dressé par Slouschz dénombre déjà, vers 1910-1913, plus de 300 familles originaires de Debdou dispersées à Melilla, Fès, Tlemcen, Oujda, Taourirt, Berguent, Aïn Témouchent, Sefrou, Oran, Alger, Nemours, Marnia, Tanger, Casablanca et jusqu’en Palestine — soit, avec les 300 familles restées sur place, une « nation » de Debdou estimée à plus de 3 000 âmes répartie dans tout le Maghreb²,³.

Ce mouvement se poursuit et s’accélère au fil du siècle : le déclin commercial de Debdou, concurrencée par Guercif et Taourirt (toutes deux reliées au chemin de fer) puis par Missour au sud, accompagne l’érosion démographique⁴. L’Encyclopédie berbère relève que la communauté, forte de 1 310 personnes en 1910, n’en comptait plus que 917 (sur 3 000 habitants) en 1936⁴. L’émigration se poursuit après la Seconde Guerre mondiale vers Israël, la France et le Québec, au rythme de l’indépendance du Maroc et des grandes vagues d’alyah³. La source légendaire d’Aïn Sbylia, dit la tradition, se serait tarie peu après le départ des derniers Juifs de la ville³.

Ce qu’il en reste

Aujourd’hui, la communauté juive de Debdou a presque entièrement disparu⁴, mais ses traces demeurent inscrites dans le paysage et la mémoire de la ville : le Mellah et ses synagogues (dont celles des Bensoussan, des Cohen-Ed-Dougham, ou la « Chenouga Es-Sabban »), le cimetière juif dont les tombes les plus anciennes remontent à environ quatre siècles, et bien sûr la source d’Aïn Sbylia, dont le nom perpétue jusqu’à aujourd’hui le souvenir de Séville et des exilés qui, selon la tradition, y trouvèrent refuge à la fin du XIVe siècle³,⁴.

Sources

  1. Nehlil, Notice sur les tribus de la région de Debdou, Bulletin de la Société de Géographie et d’Archéologie de la province d’Oran (BSGAAN), 1911.
  2. Nahoum Slouschz, « Les Juifs de Debdou », Revue du Monde musulman, t. XX, 1913, p. 221-269 (extraits reproduits sur moreshet-morocco.com).
  3. Eliyahou Marciano, Yahas Debdou, Jérusalem, 1996 (extraits traduits et publiés en ligne sur moreshet-morocco.com, « Une nouvelle Séville en Afrique du Nord »).
  4. C. El Briga, « Debdou (Dubdu) », Encyclopédie berbère, vol. 15, Aix-en-Provence, Edisud, 1995.
  5. Lettre de Rabbi Yossef ben Shimon HaCohen-Scali aux sages de Fès (document communautaire, XVIIe-XVIIIe siècle), citée in « Les relations entre les rabbins de Debdou et ceux de Fès ».
  6. « Les relations entre les rabbins de Debdou et ceux de Fès » (synthèse documentaire).
  7. Charles de Foucauld, Reconnaissance au Maroc, 1883-1884, Paris, Challamel Aîné, 1888.
  8. Nehlil, Notice sur les tribus de la région de Debdou, 1911 (op. cit.), section sur Doudou ben Haïda et le Rogui.
  9. Mouna Hachim, « Debdou, la vallée des mémoires entremêlées », Le360, 30 mai 2026.
  10. Frédéric Abécassis, « La conversion, un signe à la croisée des « politiques de la valeur » — Réflexions à propos d’un texte rédigé par Abner Darmon en 1921 : Petite étude sur les Juifs de Debdou », Colloque de Tours, Judaïsme, école et mission en Méditerranée à l’heure coloniale, 2009.

 

Partagez ceci :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *